67. Le retour de July

Julie entra la première au Café Montparnasse. Impatiente de partager son bonheur avec ses amies, elle put à peine patienter cinq minutes avant d’appeler Isabelle. Elle avait tenu toute la journée, parlant toute seule et se déchainant sur son chaine stéréo. Mais il était temps de laisser éclater sa bulle d’euphorie et de partager son enthousiasme avec quelqu’un !

- Alors, qu’est-ce que tu fous ?

- J’arrive, je suis au métro Montparnasse.

- Bon, je t’attends !

- J’avais compris. Je suis là dans cinq secondes.

Quand elle vit Isabelle pénétrer dans le café, Julie lui fit de grands signes. Le temps qu’elle enlève son manteau et son écharpe, Julie laissa sortir le flot d’émotions qui la submergeaient depuis la veille. Moitié pleurant, elle expliqua tout en détail.

- Deux secondes. Calme-toi. On n’attend pas Eve ?

- Je n’en peux plus de garder tout ça pour moi ! Je lui répéterai tout à l’heure ! Tu vois, j’ai imprimé le mail de Canal Vie. Ma convocation aux auditions !

- Ah ben c’est super chouette ! Sérieux, je suis hyper contente pour toi ! Mais… attends, regarde, il y a juste un truc que je ne comprends pas… Comment tu vas faire pour jouer la bombe aux mensurations de rêve ?

- Quoi ? Qu’est-ce que tu racontes ?

- Euh, Julie. Tu as vu la première ligne ?

- Oui, j’ai tout lu ! Des milliards de fois ! Je la connais par cœur cette lettre !

- Là, il est écrit « Chère July ».

- Eh ben ? Ils ont fait une faute dans mon prénom. C’est pas si grave, si ?

- Euh… Sauf que la candidature que tu as envoyée était au nom de July Joliceur. Tu sais ? Celle qu’on a remplie ensemble ?

Horrifiée, Julie vit soudain tout son beau rêve éclater en morceaux, se briser en des milliers de bouts de verre et s’enfoncer dans son cœur. Ce n’était pas elle qui était convoquée aux auditions, c’était le personnage qu’elles avaient inventé un soir. Le canon un peu bête, la mannequin pour sous-vêtements sexy… Elle s’effondra sur son fauteuil.

- July… Je l’avais oubliée celle-là.

- J’imagine que tu as envoyé une autre candidature ?

- Ouais. Avec moi. Julie. Pas cette July invraisemblable.

- Julie…

C’est à ce moment qu’Eve entra dans le café. Repérant ses amies au milieu des tables, elle s’installa à côté d’elles. Elle flottait encore sur un nuage, teinté de couleurs qu’elle ne connaissait pas. En se calmant, son désir avait diffusé une tonne de dopamine et d’endorphine dans son corps. Elle se sentait comme une championne olympique, une lionne, une coureuse de fond qui vient de gagner le marathon de Chicago.

- Désolée pour le retard.

Tout d’abord interloquées, et après un court moment de flottement, ses amies l’assaillirent ensuite de questions.

- Eve, qu’est-ce qu’il t’arrive ?

- Rien. Pourquoi ?

- Tu as vu tes cheveux ?

- Tu as bu ou quoi ?

- Tu as fumé ?

- Ben quoi ? Qu’est-ce que j’ai ?

- T’es toute bizarre. Décoiffée, ta chemise est mal boutonnée, tu as encore le gilet du Decathlon, et tu traînes un sac de sport ?

- Ah oui. Non ben ça fait rien ça.

Eve répondait de manière évasive, et paraissait perdue dans un autre monde. Ses joues étaient rouges, et ses yeux pétillaient comme jamais. Comme ça n’arrive que quand on fait une grosse bêtise. Le genre de bêtise irrésistible et délicieuse.

- Tu es amoureuse, on dirait ?

- Non, pourquoi vous dites ça ? Oui, c’est vrai, je suis amoureuse. Il est génial, beau, intelligent, sportif, drôle…

- Tu viens de faire l’amour ou quoi ?

- Ça ne vous regarde pas ! Mais oui, et c’était…

- Euh franchement, je veux pas savoir.

- Non, garde le reste pour toi. Je préfère ne pas l’imaginer nu quand je le rencontrerai !

- Allez, on fête le nouvel amour d’Eve ! Trois Margaritas s.v.p. !

Les trois filles sirotèrent quelques gorgées de leur cocktail. Isabelle et Julie observaient Eve de manière admirative : leur amie avait réussi à se lancer à cœur perdu dans une aventure amoureuse ! Elle avait surpassé sa timidité, et c’était une nouvelle personne, fière et conquérante, un brin audacieuse, qui souriait devant elles ce soir. Julie revint à sa préoccupation de la journée.

- Alors, comment je vais faire avec les Hasards de l’Amour ?

- Pourquoi, qu’est-ce qui se passe avec ça ?

- Julie a été reçue pour les auditions. Mais en fait, c’est July, le personnage qu’on a inventé, qui est convoqué.

- Ah oui, la mannequin ?

- Oui, bon, ça va. Je ne peux pas y aller !

- Et pourquoi pas ?

- Arrête de dire n’importe quoi. En plus, j’ai besoin d’argent, mon compte est à sec. Non, je pense que je m’inscrirai à l’ANPE dès demain matin, je trouverai bien un petit contrat de n’importe quoi…

- Eh ben, essaye, au moins ! Tu ne risques rien à te présenter ! Au pire, tu n’es pas reçue, et tu t’inscris au chômage la semaine prochaine !

- Eve a raison : ce n’est pas maintenant qu’il faut laisser tomber.

- Vous avez une solution miracle pour me faire pousser les seins d’ici samedi !

- Julie, tu n’es pas la première à avoir ce genre de problème ! On va trouver quelque chose : July Jolicœur sera aux auditions… Et elle gagnera les Hasards de l’Amour ! À July !

- À July !

- Au bonheur et à l’amour !

- À nous trois !